Ryugin, la voix du ino 

A la fin de l’été 2018, fraîchement ordonnée nonne, j’arrive à Poitiers avec toutes mes affaires, mon chat et beaucoup d’enthousiasme. Assez rapidement, un jour d’octobre, mon maître me demande à l’improviste d’être « ino » pour la cérémonie du matin.

 

Le zen est riche de nombreux textes anciens, sutras en sanskrit, poèmes en japonais, qui sont récités lors des cérémonies quotidiennes, et le ino est en quelque sorte le chanteur principal. C’est lui qui entonne les titres, invitant la sangha à se joindre au chant. Il récite aussi les ekos, dédicaces propres à chaque chant, car la pratique de zazen est dédiée aux maîtres du passé et à tous les êtres vivants.

La voix du ino n’a pas besoin d’être particulièrement forte, mais elle doit porter, les autres pratiquants doivent pouvoir la suivre. Au début pour moi c’est un mystère... Je ne suis pas une chanteuse, ma voix est fluette, souvent moquée par les autres et surtout beaucoup jugée par moi-même.

 

Je ne sais pas comment je fais pour arriver au bout de cette première cérémonie ! La cage thoracique est rétrécie, bloquée, la gorge comme obscurcie par un voile, le son peine à trouver des voies de sortie…

Mon maître Jigen me dit : « Concentre-toi sur les titres et les ekos. » Pour les chants à proprement parler, je me laisse guider par la sangha, et surtout je m’appuie beaucoup sur lui ; je me joins à son entrain, j’écoute sa respiration, je cale ma voix dans la sienne.

Les chants du zen sont monocordes, comme psalmodiés. Ce qu’on cherche ce n’est pas tellement une « belle » voix, mais plutôt laisser ces chants anciens, sacrés, nous pénétrer, nous travailler, et faire naître naturellement les vibrations qui leur sont propres. Comme une litanie qui exprime les profondeurs de l’être. Comme Ryugin, le chant du dragon, c’est le nom de notre lieu.

 

Ici nous chantons beaucoup, après chaque zazen. Les premières semaines de pratique en tant que ino semblent aspirer toute mon énergie. A l’issue d’une journée, je suis parfois épuisée. C’est l’égo qui s’épuise. Car les chants en donnent aussi, de l’énergie, et je sens qu’il y a là quelque chose à creuser. Comme je suis de nature persévérante, je continue de m’entraîner. Pendant les cérémonies, c’est une lutte intérieure permanente, avec l’idée que l’on ne m’entend pas et que je n’ai pas la capacité à porter l’ensemble. L’enfer du mental… Et en même temps, les blocages se défont, je commence à prendre plaisir à entendre ma voix, à sentir la colonne d’air et ses vibrations à l’intérieur de ma tête et dans mon corps.

Le chant devient rapidement un indicateur de mon état intérieur, et je comprends que la puissance vocale vient d’abord d’un bon alignement, de l’ouverture et de la stabilité.

Mon maître Jigen me transmets la voie du ino, non pas à travers des techniques, mais à la lumière de zazen. Ses indications m’encouragent, et mon handicap de départ se révèle un atout : je suis obligée d’aller puiser ailleurs que dans mes propres forces, je dois m’en remettre à quelque chose de plus vaste, au-delà de moi.

Jigen dit souvent que l’on fait cinquante pour cent du chemin, on s’exerce, on fait des efforts, et que les cinquante pour cent restants, c’est Dieu qui les fait. Dieu, le cosmos, l’univers… On peut se laisser trouver par quelque chose de plus grand que soi, une sorte de grâce.

 

Deux ou trois fois par an, nous nous rendons pour des retraites au Temple de la Gendronnière, le temple mère du zen en Europe. Chaque fois Jigen me propose comme ino. Il l’a fait dès le début, en dépit de ma minuscule expérience. Il y a une centaine de personnes dans le grand dojo, et malgré le stress de la situation, quelque chose de magique se produit : le lieu est porteur, la voix sort, et la cérémonie se déroule presque d’elle-même. C’est un grand enseignement. Les choses ne sont pas comme on le croit ; je découvre avec étonnement qu’un regain d’énergie est possible au cours d’une longue cérémonie, ou encore que le souffle est bien plus long et profond qu’on ne peut l’imaginer avec les limites du mental.

Jigen n’est jamais loin, il me soutient et j’ai beaucoup de gratitude pour la confiance qu’il m’accorde.

 

Deux ans et demi après mon arrivée, le chat est mort depuis longtemps et quelques illusions sont tombées. Je ne suis pas une chanteuse mais à force de pratique quotidienne, les jugements commencent à se libérer, j’apprends à aimer ma voix et à m’aimer moi-même.

Si je regarde le chemin parcouru sur la voie du ino, la progression est phénoménale. Je reçois beaucoup de retours positifs, mon chant est plus puissant et s’approfondit de jour en jour.

 

Depuis quelques mois, je suis le ino officiel de ce lieu, mais le rôle du ino est en réalité bien plus large ; dans un temple, c’est l’un des principaux responsables. Il est le responsable des cérémonies, des moines, et de leur éducation dans le chant. Il peut alors désigner des kokyos à qui il délègue le chant pendant les cérémonies.

Le ino est en général un moine avancé, mais dans notre petit lieu de pratique, personne n’est très avancé, alors il faut bien commencer quelque part !

 

Claire Myōren, le 27 janvier 2021

Témoignage d'une nonne

Dès que j'entre dans le dojo et que je m'assois, tout s'apaise en moi, mes peines et mes chagrins s'estompent peu à peu...

J'apprécie de vivre ici et maintenant, j'apprécie les kusen de mon Maître qui me permettent d'avancer pas à pas sur la Voie que j'ai choisie il y a quelques années.

Mauricette Do Mon Dubois

Septembre 2020

Voir les traces des oiseaux dans le ciel.

Une intuition…

Aujourd’hui, la porte s’ouvre et je fais un pas en avant.

J’ai rencontré Michel il y a 6 ans.

J’en ai fait, des allers-retour entre « chez moi » et Poitiers, 3 jours ici, 6 jours là-bas, une semaine ici, une semaine là-bas.

 

Là, maintenant, je suis lasse de ce mouvement.

Je n’ai plus à choisir ici ou là-bas car une décision s’impose à moi. Je viens vivre ici à Poitiers pour percer le fond du sceau de laque et voir les traces des oiseaux dans le ciel.

 

Ma mère en mourant récemment m’aide à prendre cette décision en me laissant un peu d’argent.

Alors j’arrête de travailler, je rends les clefs de mon logement et je viens m’asseoir ici à Poitiers avec ma Sangha.

 

J’ai un peu peur bien sûr de quitter mon univers connu, confortable, mon boulot dans l’institution que je fréquente depuis 20 ans et qui m’est si familière ; mes amis, mes attachements.

Mais je sens au plus profond de moi-même que ma place est ici à Ryuginji auprès de mon Maître.

 

Le temps passe si vite et je n’ai plus de temps à perdre.

Je n’en peux plus de me raconter des histoires, de m’accrocher à mes illusions. Il est grand temps de tout mettre en œuvre pour me libérer de mon petit tyran intérieur, cet égo qui me met la tête sens dessus dessous et qui me donne la nausée.

Tant que l’on n’est pas l’océan, on passe sa vie à avoir le mal de mer.

Je suis plongée dans l’océan tempétueux, ballottée par les vagues.

 

Ici, je sais intuitivement avec mon cœur que la tempête va s’éloigner et que l’océan va s’apaiser.

Alors oui, je prends la décision de m’installer ici à Poitiers, de m’asseoir sur mon zafu et de ne plus bouger.

 

Lucie Myogen, le 15 septembre 2020

Maître et disciple

Quand je suis venu pratiquer et vivre au dojo zen de Poitiers je n’avais aucune idée de ce que pouvait être la relation de Maître à disciple. Très vite j’ai compris que ce n’était pas une partie de plaisir mais un engagement total, quelque chose de rare, de secret entre le Maître et son disciple, une relation de chaque instant où les masques tombent sans prévenir.

 

Aussi Jigen nous demande régulièrement :

 

Qu’est-ce que vous voulez ?

 

_Cette question fondamentale du Maître me laisse sans voix pour ne pas dire déconfit.

 

Qu’est-ce que vous voulez ?

 

_Je ne sais pas il y a tellement de possibilités.

 

Qu’est-ce que vous voulez ?

 

_Et voilà qu’au bout de trois ans une porte vient de s’ouvrir dans un rêve :

J’étais coincé au milieu d’une ruelle quand soudain un homme de bien m’invita à le suivre,

à ne plus me faire de souci... Il m’invita...

 

Samedi 05 septembre

 

L’homme de bien

L’homme de compassion

Le Maître zen

Michel Jigen Fabra

est intervenu dans une école de Sophrologues en soulignant le fait que l’Homme est avant tout un être religieux et qu’il est temps de se (re)connecter à notre nature profonde pour éprouver ce que les Patriarches nous ont transmis depuis le Bouddha Shakyamuni :

La Foi en l’Esprit en pratiquant la méditation assise à côté de son Maître.

 

Cyril Yushin Pot, le 7 septembre 2020

Tenzo

Le tenzo est le cuisinier du temple zen. Au dojo de Poitiers, il s’occupe des repas du matin (gen maï) et du midi. Septembre dernier, peu avant le déménagement à la Chatonnerie, mon Maître Jigen m’a demandé si je voulais bien prendre la fonction de tenzo. J’ai accepté mais ça m’a fait peur puisque je n’avais jamais vraiment cuisiné !

À ce moment-là, j’étais très intéressé par la macrobiotique ; cette recherche alchimique et les ponts que je pouvais faire avec la pratique me fascinaient. Ça a été un point de départ, qui m’a permis de découvrir que le tenzo est une voie dans la Voie, bien plus large qu’une méthode donnée. Une pratique pour se mettre face à soi-même, face à ses propres difficultés. C’est comme un sport de glisse, où on surfe entre les phénomènes, petit à petit, on se fluidifie comme l’eau. On doit lâcher le contrôle : arrêter de suivre ses propres goûts, préférences, accepter les imprévus, comprendre qu’en cuisine on perd du temps si on pense…

 

En ce moment, je vis un enseignement fort qui est d’apprendre à utiliser le mental à bon escient. Pour s’organiser en cuisine, c’est indispensable de réfléchir, de planifier les menus, le timing, calculer les conversions, les quantités, etc. Ça peut vite devenir prise de tête, mais comme à côté, on pratique zazen, je peux le voir et petit à petit me détendre dedans. Sinon, si j’y pense trop, je doute, je perds du temps en cuisinant, moins précis, moins efficace. J’observe qu’il y a des jours où la même situation est tout de suite source de stress, et des jours pas.

 

La cuisine me permet de me rapprocher subtilement de la nature, par le changement des saisons. On peut comprendre de façon intime la loi de l’impermanence, qu’on ne peut pas chasser une saison ou la faire perdurer. À chaque saison sa cuisine, ses légumes, ses qualités propres. Aussi, un contact se crée avec l’eau, le feu, le métal, le bois, c’est une manière de se relier à des choses simples et essentielles. La cuisine, un reflet de l’interdépendance des fonctions dans le temple : en amont l’intendance, en aval le service. Et parfois on a la joie de manger des produits du potager !

 

Je suis un jeune tenzo, peu expérimenté. Je peux dire que le plus difficile est de véritablement rentrer dans la pratique du tenzo. C’est-à-dire ne pas rester en surface, ne pas faire à manger avec un esprit ordinaire. Plus on s’oublie dans l’instant, plus la nourriture vibre de gratitude, d’attention, de respect, et non pas de miasmes, de peur, de négligence ou tout ce qui pourrait me passer à l’esprit. C’est pour ça que le rituel autour des repas est très important. Le rituel m’aide à prendre conscience du caractère sacré de la vie. Une prise de conscience qui se fait petit à petit, car les démons de la colère, de l’avidité, font prendre tout pour un dû. Alors tout doucement mais sûrement, je peux m’ouvrir...

Maxime Ekyo Tenryu Prévost, le 5 août 2020