Zazen

"Le cherchant les mains vides, vous revenez les mains vides. En ce lieu où, fondamentalement, rien n’est obtenu, vous l’obtiendrez réellement." C’est un poème de Maître Keizan. Ne cherchez rien. Soyez juste là, au plus près de vous-mêmes : votre corps, les points de la posture, la respiration. N’entretenez aucune pensée. Laissez-les passer. Si vous avez tendance à vous endormir, privilégiez la concentration à la base des narines, là où l’air entre. Cela s’appelle kontin, la torpeur. Si au contraire vous êtes en sanran, agitation mentale, on ne peut pas se calmer, on se concentre sous le nombril et on expire. Vous êtes en pèlerinage, en chemin vers vous-mêmes. Assis, vent debout. Zazen est comme la prière. La prière est silencieuse. Aucun objet, aucun sujet.

Hier, pendant le mondo, quelqu’un a parlé d’être ordinaire. Pour vous citer une phrase de Maître Dôgen : « Une personne ordinaire est quelqu’un qui s’illusionne sur l’éveil. Un éveillé, c’est quelqu’un qui éclaire ses illusions ». Pratiquer zazen, c’est éclairer ses illusions, inconsciemment, naturellement, automatiquement. Asseyez-vous comme une montagne, portez votre attention sur la posture et sur la respiration, laissez tout passer. C’est très simple, et en fait c’est très compliqué. Parce qu’au début, les montagnes sont les montagnes et les rivières sont les rivières. Il faut passer par le fait que les montagnes ne sont pas des montagnes, et que les rivières ne sont pas des rivières. Et puis on comprend que les rivières sont des rivières, et que les montagnes sont des montagnes. C’est très simple.

Kin Hin

(on entend des cloches d’église)

Des cloches ! Dans n’importe quelle tradition : des moyens, des rappels à l’instant présent. Vous ramener ici et maintenant. Ne vous échappez pas.

(on entend une mouette)

Le chant des oiseaux. Tout nous invite à nous retrouver. A retrouver sa maison natale.

Zazen

Ce matin pendant la cérémonie, nous chanterons le Hokyo zanmai, le samadhi du miroir précieux : zazen. Voici un court extrait, quelques versets : « le vrai sens ne réside pas dans les mots. Il se manifeste au moment opportun. Piégés par les mots, vous tombez dans un gouffre. En désaccord avec les mots, vous sombrez dans le doute. Tourner le dos, toucher, ni l’un ni l’autre ne valent, c’est comme une boule de feu. »

Le vrai sens, le sens de notre vie : Qu’est-ce qu’on fait ? Il se manifeste au moment opportun. C’est l’accueil de l’hôte juste, se mettre en disposition d’accueil. Ne plus manipuler, ne plus vouloir contrôler. Juste s’asseoir et observer. Habituellement, lorsqu’on mâche un chewing-gum, dès qu’il n’a plus de goût, on le jette. Le Zen commence quand le chewing-gum n’a plus de goût. On continue à mâcher. On attend le moment opportun, le kairos. Pour cela il faut être déterminé, fatigué. Alors on s’assied, immobile et silencieux. Bien sûr il y a des pensées, bien sûr il y a des émotions, bien sûr il y a des tentations. Encore et encore, trouver des solutions dans notre vie.

Expérimentez. Changez de mode opératoire. Mettez-vous sur les pas des anciens, des patriarches, suivez leurs recommandations. Ni toucher, ni tourner le dos. Ni saisie, ni rejet. Ce ne doit pas être des lettres mortes. Mettez en pratique, réalisez par vous-mêmes, expérimentez-le. Suivez votre respiration, comme on pourrait s’accrocher à une bouée. C’est mâcher le chewing-gum qui n’a plus de goût, le sans goût, le rien... Et puis d’un coup, les montagnes redeviennent des montagnes et les rivières redeviennent des rivières. Quelle merveille ! Tout est déjà là. Il ne manque rien. On est comme des poissons dans l’eau qui demandent où elle est. Où est l’eau, où est la mer ? On est dedans. Par un petit glissement, un bug, on se sépare, alors on est perdu.

Pratiquez zazen. Zazen nous ramène, zazen est un antidote. Zazen nous ramène sur le fil de l’instant présent, du maintenant vivant du temps. Ne vous écartez pas trop loin de ce fil, de cette brèche. Dans le Shodoka, le chant de l’éveil, il est dit : « Ils ont faim et ils ne mangent pas le festin royal qui leur est offert ». Ils ont faim : C’est notre condition. On a faim, on a soif. On a de quoi s’abreuver mais on ne le fait pas. On a de quoi manger mais on ne le fait pas. On continue nos élucubrations. On a la chance de pouvoir être dans ce dojo, ici et maintenant. Suivez cette piste, la piste des éléphants. Cessez de manger des souris mortes. Nourrissez-vous du vivant, de l’instant présent. Ainsi le moment opportun se présente, se manifeste. Les deux pointes de flèche coïncident en plein ciel, se touchent en plein ciel. C’est le sens de l’aventure humaine.

Nous sommes tous des parents les uns des autres. Des parents proches. Mais un bug, un petit glissement nous a séparés. Il suffit de retrouver le lien, le lien qui nous unit. Laissez tomber vos fantasmagories, vos stratégies, vos plans sur la comète. Les pensées sont comme de la merde ! Arrêtez. Laissez-les divaguer, sautez par-dessus la tête des démons en étant ancrés dans le moment présent, directement, par votre souffle et votre corps. Patientez encore et encore, et vous verrez fleurir l’arbre mort.