A Poitiers le 26 mai 2020

Chers amis,

Vous trouverez ci-dessous en guise de résumé du confinement un condensé des précédents textes :

Voici dans quelle configuration et quel état d’esprit s’est retrouvé le Dojo zen de Poitiers pendant ce temps d’arrêt. Confinés à quelques moines et nonnes, nous avons eu l'élan d'intensifier encore la pratique pour aider à apaiser les tourments.

 

Cette période est à plusieurs titres, au-delà de son caractère dramatique, pour le moins étonnante. Il me semble qu’elle appelle au réveil, comme tant de fois la vie nous l’a suggéré, qu’elle est une invitation à plonger dans l’instant présent.

Tous les aspects s’y retrouvent, à la fois visibles et invisibles, économiques, sanitaires, sociaux… En plus des évidences que cette crise met à jour, je ne peux m’empêcher d’établir des parallèles religieux, spirituels.

 

Le confinement a coïncidé, pour les Chrétiens, à l’observation de Carême : diminuer nos besoins, diminuer notre avidité, diminuer notre arrogance. Pour nous Bouddhistes, c’est la possibilité de basculer des trois poisons aux trois trésors. C’est un mouvement de communion pour tous.

 

Le 25 mars, c’était l’Annonciation chez les Chrétiens. Maître Dôgen a écrit un chapitre dans le Shôbôgenzô qui s’appelle Juki, L’annonciation. Et si c’était le moment annoncé ? l’annonce de notre réveil, de notre devoir de s’éveiller. « L’annonciation n’est autre, dit Dôgen, que le sourire de Mahakasyapa dans un visage éclos. » L’annonciation n’est autre que les naissances et les morts, le passer et le venir.

 

Et puis le 12 avril, il y a eu le dimanche de Pâques. Pâques signifie le passage, passer. C’est le passage de Jésus de la mort à la vie. Je ressens au plus profond de mon cœur cette nécessité de devoir passer. Passer de l’absence de soi à la présence à soi, de l’égoïsme à l’altruisme. Passer de ici à ici, de maintenant à maintenant.

 

Rester confiné, rester chez soi, pas bouger ; pour nous pratiquants du zen, c’est presque un signal, un encouragement à persévérer dans cette voie qui est la nôtre.

Dans notre immobilité imposée de ne pas sortir, de ne pas s’éparpiller, cette période de confinement offre la possibilité inédite de se recueillir.

 

Blaise Pascal dit : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir demeurer au repos dans une chambre. » Eh bien nous savons comment faire : s’asseoir sur notre coussin noir, rentrer dans notre cellule, et laisser se dissoudre tous nos bagages, tous nos fardeaux, tels des phénix renaissant de nos cendres.

 

Restons chez nous, faisons la révolution, la révolution intérieure ! Ce temps nous est donné. Mettons un terme à l’absurdité et grandissons en sagesse et en compassion. Participons et coopérons, nous, pratiquants du zen de Bouddha, à cette œuvre. Ce temps d’arrêt est précieux ; mettons-le à profit pour réfléchir, pour grandir, pour mûrir, pour nous éveiller.

 

Une occasion extraordinaire s'est imposée à nous. Celle de rentrer chez nous, de nous retrouver au fond de nous-même.

Continuons ensemble zazen.

 

Gasshô

Michel Jigen Fabra

 

A Poitiers le 11 avril 2020

Chers amis bonjour,

J’espère que vous allez bien. C’est le 25e jour de confinement, 11 avril 2020 ère du Christ, 2563 (nouvelle année) ère du Bouddha. Il fait beau.

Les commentaires sur les réseaux sociaux vont bon train ; ils sont à l’image de ceux dans nos têtes, toujours plus et encore plus, plus, plus mieux, qui dit mieux et à qui mieux mieux.


Dans le Shinjinmei (poème de la foi en l’esprit), Maître Sosan écrit dans les 15e et 16e versets :

Plus il y a de mots, plus il y a de pensées,
Plus on s’éloigne de la vérité.
Arrêtez de parler, arrêtez de penser,
Partout vous passerez librement.

En ces temps incroyables, absolument étonnants, une croisée des chemins, des champs de possibilités semblent s’ouvrir et d’autres se fermer, j’espère pour toujours. En plus des évidences que cette période met à jour, je ne peux m’empêcher d’établir des parallèles religieux, spirituels.


Dans les lettres précédentes, j’ai parlé du Carême, avec lequel cette période correspond, du 25 mars, jour de l’Annonciation, et du chapitre Juki (l’annonciation de Maître Dôgen). Cela m’inspire l’annonce de notre réveil, de notre devoir de s’éveiller.

Et puis ce matin, je tombe sur ces versets du Shinjinmei. Cesser de parler, cesser de penser, et partout vous passerez librement. Le Shinjinmei est le premier grand texte fondateur du zen (chan en chinois), écrit par Maître Sosan au VIe siècle. C’est toujours d’actualité, de plus en plus outrageusement, urgemment d’actualité.

Hier c’était vendredi saint et demain dimanche c’est Pâques. Pâques signifie le passage, passer. C’est le passage de Jésus de la mort à la vie. Je ressens au plus profond de mon cœur cette nécessité de devoir passer. Passer de l’absence de soi à la présence à soi, des trois poisons aux trois trésors, de l’égoïsme à l’altruisme. Passer de ici à ici, de maintenant à maintenant. Tout fait écho, tout résonne pour peu que l’on sache écouter, recevoir les messages, en étant silencieux dans l’apprentissage de zazen, dans la continuité de zazen.


Dôgen parle de la certification des phénomènes. Pour que cette certification se produise il faut disparaître, passer, passer sur l’autre rive, partout vous passerez librement. Se fondre dans l’instant présent, c’est le message suprême que nous fait le cosmos. Ne passons pas à côté encore une fois.

Un auteur a écrit cette phrase : « Aussi peu clair que cela nous paraisse, le monde évolue comme il doit évoluer. »

 

Je vous souhaite de continuer zazen et de réaliser son importance dans sa vraie dimension.

 

Joyeuses Pâques à tous, portez vous bien, je vous embrasse.

 

Michel Jigen Fabra

A Poitiers le 7 avril 2020

 

Chers amis,

 

J’espère que cette lettre va vous trouver en bonne forme, c’est le 21e jour de confinement. Cette période est aussi troublante que mystérieuse ; tous nos démons s’y trouvent conviés. C’est aussi un un temps possible pour nous délivrer des attaches que nous avons nous-mêmes nouées.

 

C’est le temps de Ryûgin, le grondement du Dragon. En continuant l’assise silencieuse on peut l’entendre, un son presque inaudible, voilé, quelque peu inquiétant. C’est ce qui en fait son authenticité. N’essayez pas d’y échapper, accueillez-le dans votre assise solitaire. C’est le bon moment pour découdre le faux kesa, le faux personnage, défaire point par point tous nos nœuds.

 

Cette période est importante pour nous repentir de nos colères, de notre avidité, de notre ignorance, et pour exprimer notre gratitude envers la vie. Ne retombons pas dans les vieilles mailles du filet, reconstruisons une vraie vie.

 

Ryûgin c’est le grondement du Dragon de Maître Dôgen. « Le grondement du dragon se revêt de la joie et cette joie veut dire que la peau s’est dépouillée complètement », nous dit Dôgen.

C’est le temps d’une possible délivrance, d’un dépouillement. Zazen est la voie de la délivrance. Un temps à prendre au sérieux, un temps pour devenir responsable. Il ne s’agit pas de « jouer avec les moustaches du tigre » qui est apparu dans nos vies. Soyons attentifs à chaque instant.

 

Je sais que beaucoup d’entre nous nous mobilisons pour changer notre façon de vivre, mais c’est d’abord à l’intérieur de nous que nous devons changer. Ne faisons plus semblant mais acceptons, prenons le risque d’être véritablement nous-mêmes.

 

Voici les dernières phrases du Fukanzazengi (enseignement du zazen) de Maître Dôgen :

« Je vous prie, honorés disciples du zen, depuis longtemps habitués à tâter l’éléphant dans l’obscurité, ne doutez pas du vrai Dragon. Consacrez vos énergies à la voie qui indique l’absolu sans détour.

Respectez l’homme réalisé, qui se situe au-delà des activités volontaristes ; mettez-vous en harmonie avec l’illumination des Bouddhas ; succédez au samadhi des Patriarches. Conduisez-vous toujours ainsi et vous serez comme ils sont. Votre chambre au trésor s’ouvrira d’elle-même, et vous en userez comme bon vous semblera. »

Demain 8 avril nous célébrerons l’anniversaire de la naissance du Bouddha Shakyamuni par une matinée de zazen. Le premier zazen sera à 4h30.

Je vous souhaite, chers adhérents et pratiquants, de bien vous porter, d’être prudents et parfaitement éveillés à l’éternel présent.

 

A très bientôt,

Michel Jigen Fabra

Dojo confiné – épisode 1

Aujourd'hui, 25 mars 2020, jour de l'Annonciation, je ne sais quel énième jour de confinement, peut-être 3000 ans... Il fait beau, le vieux cerisier devant le dojo éclate de beauté.

 

Comme c'est difficile d'être naturel, difficile d'être.

Zazen pendant cette période est quelques fois très long. 1h, 1h30, 2h... Des larmes coulent. Pourquoi tout cela ? Combien de fois sommes-nous nés ? combien de fois sommes-nous morts ?

 

Le jardin est de plus en plus beau. Le matin, laver la neige dans la maison. Elle est contente, on le sent, elle respire.

 

A 11h zazen jusqu'à 12h20. A 12h30 Butcho Sonsho Dharani, c'est le Dharani du Bouddha couronné par la victoire. Il dit entre autres : "Lave-nous oh Sugata avec l'eau immortelle des meilleures paroles, avec les phrases les plus vraies. Élimine les désastres, élimine les désastres..."

Alors on pleure de peine, on pleure de joie…

 

Vient le repas de 13h, repas frugal plein d'amour, un temps de repos et puis samu travail dans le jardin. Il est beau. Que nous arrive-t-il ?

 

Ce dont souffre le plus l'humanité c'est de l'absence ; il faut rétablir la présence dans l'instant, présence à l'instant présent, à la réalité telle quelle : inmo de Maître Dôgen.

 

« Si quelqu'un était déterminé à actualiser sa réalité de Bouddha, dit Dôgen, il viendrait faire l'apprentissage de l'éveil en traversant même les montagnes, les rivières et les océans. »

 

Ce temps d'arrêt, ce temps précieux pour traverser cette épaisseur de confusion et retrouver l'humilité - humanité. Montrons-nous capables de nous asseoir seul dans notre chambre. N'en déplaise à Blaise, nous savons comment faire. Rentrer dans sa cellule.

Continuons ensemble zazen.

 

Au plaisir de vous revoir bientôt, vous nous manquez.

Gasshô,

 

Michel Jigen Fabra

Poitiers, le 19 mars 2020

Chers adhérents et amis,

 

Voilà dans quel état d'esprit se trouve aujourd'hui le dojo zen de Poitiers : dans le confinement respecté nous avons eu l'élan d'intensifier encore la pratique. Pour aider à apaiser les tourments actuels nous nous concentrons sur zazen, les chants et nos prières.

Tous les soirs nous ferons un kito dans lequel nous mentionnerons les noms des personnes en difficulté. Si vous avez des personnes autour de vous, ou si vous-même souhaitez recevoir une aide invisible - un soutien - n'hésitez pas à nous appeler.

 

Entre les zazens nous faisons samu dans le jardin, dans la maison... Nous nettoyons ce qui est déjà propre ; en ango, littéralement "demeurer dans la paix", le fait de nettoyer constamment s'appelle "laver la neige".

 

Dans un de ses poèmes Maître Dôgen parle du chant d'un coucou qui l'interpelle et lui dit de rentrer chez lui, de retrouver sa maison. Une occasion extraordinaire s'impose à nous, ne passons pas encore une fois à côté. Rentrons chez nous, retrouvons-nous au fond de nous-même, tout comme les derniers versets de l'Hokyo zanmai nous invitent à pratiquer secrètement.

 

Voici les nouveaux horaires de zazen et des cérémonies pour toute la période du confinement ; pour ceux que cela inspire, vous pouvez vous joindre à nous à ces mêmes horaires, chez vous, afin de communier dans le même recueillement : chaque jour du lundi au samedi : 6h30-8h / 11h-12h30 / 18h-20h.

 

"Marchant à travers ce monde illusoire, semblable à un rêve, ne regardant même pas les traces que je pourrais avoir laissées.

Le chant d'un coucou me fait signe de retourner à la maison. En l'entendant je penche la tête pour voir qui m'a dit de rentrer, mais ne me demandez pas où je vais car je voyage dans ce monde sans limite où chacun de mes pas est ma maison." (Dôgen)

 

Gâssho

Pour le dojo zen de Poitiers,

 

Claire Jingyô

Michel Jigen